L’histoire méconnue du hit planétaire « The Weekend », racontée par Michael Gray

« Avec ce que je vivais à cette époque-là, sortir un track qui disait « I can’t wait for the weekend to begin » était quand même un sacré mytho. »

La réaction est toujours la même : ce son de synthé Minimoog tourne en boucle comme une sirène qui vient de loin, du fin fond de nos mémoires, quand soudain le track se met à bugger : « tetetetetete ». Liesse sur le dancefloor, « putain mais oui ! » tous pensent ; tous sourient. Derrière les platines, je ne peux pas m’empêcher de regarder la foule avec malice, à la manière du mec fier de son mauvais coup. Je ne suis pas le seul, même Palms Trax sait qu’il gagne son pari quand des centaines de corps se mettent à gesticuler à ce festival en Belgique. Bientôt, tous chantent en chœur les paroles de cet hymne de la musique électronique hérité de 2004, « I can’t wait for the weekend to begin ». Ça fait 18 ans qu’ils n’ont plus entendu cette chanson qu’ils avaient adorée, puis oubliée sans vraiment l’oublier. 18 ans. C’est que ça permet aussi de l’écouter avec une nouvelle oreille, et force est de constater les propriétés inoxydables de ce morceau de house et le coup de génie de son concepteur, un certain British du nom de Michael Gray. Pourtant en 2022 sur Internet, sauf si Peaky Blinders vous intéresse, vous ne trouverez rien à lire sur lui ou sur l’histoire de ce hit produit à la maison, dans un petit village du Surrey en Angleterre, qui termina dans plusieurs top 20 de la planète et qui est en passe aujourd’hui de transcender plusieurs générations de clubbeurs. 18 ans plus tard, il raconte et n’en revient toujours pas.

« Je savais que je tenais quelque chose. Quoi exactement, aucune idée, mais quelque chose qui pouvait parler à tout le monde, c’était certain. »

« Il faut d’abord savoir que le squelette du morceau a été fait un an auparavant, mais je n’en étais pas tout à fait satisfait à l’époque. En parallèle, j’avais commencé à produire un groupe de post-punk, alors je l’ai laissé de côté un petit moment, avant de revenir dessus. Là, il n’a fallu qu’un jour ou deux pour que la magie opère. Les idées sont venues naturellement, comme une évidence, et je savais que je tenais quelque chose. Quoi exactement, aucune idée, mais quelque chose qui pouvait parler à tout le monde, c’était certain.

J’avais trouvé la bonne phrase mélodique – et c’est le truc avec la production musicale, si tu trouves le bon hook, alors le reste va de soi. Je savais à peu près ce que je voulais : que ça sonne French Touch, que ça sonne house, mais avec une touche de cocasse et d’excentricité. J’ai tenté des trucs, fait bouger deux, trois choses… J’ai d’ailleurs une autre version du morceau, que personne n’a jamais entendue, il faudrait que je la retrouve, tiens… C’était une version piano mais sans le petit côté décalé de la version finale. De mémoire, elle sonnait comme ce qu’il se faisait beaucoup à l’époque mais, si tu me demandes, en ce qui concerne la club music, tu ne peux pas te contenter de « faire comme ça se fait », il faut faire comme tu le sens, comme tu l’entends dans ta tête, parce que la façon dont tu l’imagines sera peut-être la façon dont on fera les choses après toi.

L’ironie dans tout ça, c’est que c’est pile à cette époque que j’ai eu mes trois enfants. Ma vie, c’était le chaos ! J’avais dû lever le pied sur mon projet principal – mon duo de house Full Intention avec John Pearn – produire ce groupe de post-punk et gérer mes trois gosses ; le chaos je te dis ! Donc bon, sortir un track qui disait « I can’t wait for the weekend to begin », c’était quand même un sacré mytho ! (rire) En vérité, j’étais bien content de pouvoir m’abriter dans un studio calme et insonorisé en semaine. Et le week-end, bien sûr, j’avais arrêté les gigs et je restais avec ma femme pour l’aider à la maison, avec les enfants et tout le reste.

Les vrais week-ends de Michael Gray

« Dans la musique électronique, t’as pas envie d’être cet artiste qui vend plein de disques, tu veux garder une image raisonnablement cool et détachée. »

L’objectif que je m’étais fixé pour ce track – comme pour toutes mes autres productions d’ailleurs, hein – c’était de faire un morceau qui pourrait passer l’épreuve du temps ; un truc qu’on jouerait encore dans dix ans à un mariage ou en club. Juste un seul, j’en demandais pas beaucoup plus. Et c’est arrivé. C’était fou parce qu’à aucun moment il n’y a eu d’accrocs, tout tombait parfaitement. On voulait quelque chose de commercial mais qui n’avait encore jamais été fait. Quand tout a été terminé, que j’ai écouté la version finale, il y a eu ce moment d’eureka, de « ça y est » ; j’ai foncé le dire à ma femme : « Oh my god il faut que t’écoutes ça ! » On l’avait fait.

Le track changea beaucoup de choses pour moi par la suite. C’est difficile à expliquer mais, en une nuit, ce morceau m’a transformé en « artiste » – avant ça, je produisais des tracks de house que je jouais en club. Soudain, on ne me demandait plus de mixer, mais d’inaugurer telle ou telle soirée, de couper un ruban pour tel ou tel événement ou de faire une apparition à tel ou tel endroit. « Tiens, je fais pas ça d’habitude ! » Et avant même que tu le réalises, tu te mets à signer des autographes sur ton disque que tout le monde te tend. Ma femme m’avait dit à l’époque : « Tu vois, t’es commercial maintenant. » – « Mais je ne veux pas être commercial moi, je ne veux pas qu’on me considère comme ça ! » – « Mais tu l’es, c’est comme ça. » – « Oh… » (rire) Parce que, c’est vrai, dans la musique électronique, t’as pas envie d’être cet artiste qui vend plein de disques, tu veux garder une image raisonnablement cool et détachée. Et ça m’inquiétait à l’époque qu’on me voit dorénavant comme un artiste commercial. Mais le temps a bien fait les choses ; beaucoup de DJs – de grands DJs que je respecte – m’ont dit que j’avais réussi à faire un hymne mais qui ne soit pas cheesy pour autant. Et je vois aujourd’hui une nouvelle génération de DJs qui le joue, et ça, c’est une grande fierté. C’est vrai que ce succès n’a pas toujours été facile à vivre, pour mes enfants notamment : ça ne manquait pas, chaque vendredi certains profs les affichaient devant toute la classe en leur demandant : « You can’t wait for the weekend? »

« C’était un rêve, mais j’étais prêt à le vivre. »

Je reste extrêmement fier de ce morceau. Il m’a fait vivre tellement de choses, procuré tellement d’émotions. Comme la fois où je suis passé dans l’émission Top of the Pops [très célèbre en Angleterre, ndr], je me souviens avoir été tellement… « Mon dieu ça y est » quoi, « c’est le moment, c’est l’apogée » ; le truc que tu regardais quand t’étais gosse en rêvant d’y être un jour, et là t’y es, Kylie Minogue est sur la scène d’en face et t’en reviens pas. Ok, je suis apparu à l’écran un truc comme deux secondes tout à la fin mais hey, j’y étais ! Jamais tu penses que ça puisse arriver. Et ça arrive. Mais pas du jour au lendemain. Tu sais, je mixe depuis mes 12 ans, c’est dans mon sang. J’ai toujours dit que le plus important, c’était de connaître sa propre formule. Ça ne marche pas de se dire « tiens, je vais faire ce style de house aujourd’hui », ou « pourquoi pas faire un disque de pop ? », il faut connaître tes propres ingrédients pour faire – non pas un tube – mais un titre de bonne qualité. Et ça se découvre au fur et à mesure. Donc oui, c’était un rêve, mais j’étais prêt à le vivre.

« On a attendu de moi que je ne joue que des disques commerciaux […] et à cause de ça j’ai dit stop, j’ai arrêté les gigs pendant des années. »

18 ans plus tard, on dirait que le morceau est tout aussi populaire que lorsqu’il est sorti, ce qui est fou et était absolument imprévisible. Je sais que je t’ai dit que l’objectif était qu’il dure dix ans, mais je n’imaginais pas qu’il durerait le double ! Je me répète un peu, mais oui, j’en suis immensément fier et j’apprécie toujours l’écouter, même s’il y a eu une période où je pouvais plus l’encadrer à force de le jouer partout ou d’être booké uniquement pour que je le joue lui… C’était autour des années 2010 et on attendait de moi que je ne joue que des disques commerciaux, ce que je ne fais pas normalement – moi j’aime jouer des nouveaux disques ou des remixes, des edits, du disco, de la house, des trucs qui ne sont pas dans les charts. À cause de ça, j’ai dit stop, j’ai arrêté les gigs pendant des années et je me suis reconsacré à mon projet d’origine, plus confidentiel, Full Intention. Ce n’est qu’en 2018 que j’ai en quelque sorte ressuscité le nom de Michael Gray en me remettant à la prod. Et pour être totalement honnête, je n’ai jamais autant aimé mixer ou produire qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Probablement parce que je n’ai plus cette pression de prouver ma valeur. Je suis arrivé là où je le voulais, un artiste qui a aussi bien produit des tracks underground comme des hits planétaire style « The Weekend » ou « Borderline ». Et j’ai l’impression que ça en rend ma musique meilleure aujourd’hui.

En passant, je viens d’acter la signature d’un disque sur Glitterbox avec de tout nouveaux tracks disco ! Et qui sait ce que ça va donner cette fois, avec de vraies cordes, de vrais cuivres ? En tout cas j’ai encore cette même excitation et c’est ça que j’aime par-dessus tout. »

Grosse teuf dans l’open space

Pour les curieux, les fans et les pros

« Quelques infos sur les instruments que j’ai utilisés ? D’accord, allons-y. Je suis pratiquement sûr que le pad est un Roland JV-1080. C’est sur lui que tout repose. Si on l’enlève, le track n’est plus le même. La ligne de synthé est faite par un Minimoog, inspirée par le morceau de Kerr, « Back At Ya ». Mais c’est surtout l’histoire de la bassline qui est marrante : je l’ai joué moi-même sur un sampler Akai S3000, puis j’ai appelé mon ami bassiste pour lui demander de la rejouer en vrai, et faire mieux que moi qui ne suis pas du tout bassiste. Eh bien il n’y est pas parvenu. En particulier le moment où ça fait comme un bug ; vu que ce n’est pas exactement sur le temps, il n’arrivait pas à parfaitement se caler dessus [pour les pros, ce n’est pas quantize, ndr]. Alors je l’ai laissé telle quelle. Enfin, pour la topline modifiée d’Oliver Cheatham [du morceau « Get Down Saturday Night », ndr], c’est une petite ligne vocale vers la fin du morceau – juste un ad lib en fait – et je me suis dit que je pouvais peut-être créer tout un autre univers autour de ça. Je collectionne les vinyles depuis que je suis petit, et bien sûr ce que j’écoute m’inspire ; je suis le genre de personne qui peut se réveiller à 2h du matin avec un hook et ce truc de Cheatham je l’ai fait tourner dans ma tête pendant un paquet de temps avant d’en faire quelque chose de concret.

à 4.15 min

Ah… le clip ! À l’époque, j’adorais les clips de Daft Punk. Pour le mien, je voulais quelque chose qui se rapproche de « Around The World » et ses robots qui dansent, un truc edgy mais qui restait cool. Je te dis ça, c’était vraiment tout le brief que j’avais donné à l’époque ! Comme tout dans cette histoire, j’ai été hyper surpris par le succès de cette vidéo. Je suis allé au studio la veille du tournage pour voir les filles répéter, ça je m’en souviens ! J’avais été très impressionné. C’est vrai qu’on a dépassé le budget, il était à l’origine de 21 000£ et j’ai demandé à Universal de rajouter 2000£ : il fallait bien le finir !

« On ne peut jamais rien prévoir – encore moins le succès. Lui, on ne peut que l’espérer. »

Le son qu’on dirait un bug ? Le « tetetetetete » ? Alors, sur le moment, je ne voulais pas que le morceau ressemble à tout ce qu’il se faisait dans la dance music au début des années 2000, qu’il commence avec un beat et qu’on y emmène les éléments petit à petit, je voulais un truc frontal, qui frappe direct entre les deux yeux et qu’on reconnaisse immédiatement le morceau à ça. Encore une fois, je n’ai pas beaucoup réfléchi, c’est venu très naturellement. Par la suite – mais peut-être que je me trompe – j’ai pu remarquer que les productions électroniques ont commencé à emprunter ce genre de rythmique en triolet, chose qui se faisait moins avant. Comme quoi… On ne peut jamais rien prévoir – encore moins le succès. Lui, on ne peut que l’espérer. »

Mega bonus : la version extended du remix de Sultra, plus disco, plus fondant, un vrai voyage.

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