Les nouveaux piliers de la techno industrielle anglaise

L’esprit de la musique industrielle n’a jamais été basé sur la colère, cela a toujours été un mouvement contestataire » — AnD

Dans un débat sur la définition du son UK techno industrielle, le mot « violence » arrive généralement très vite. Pourtant, pour beaucoup d’artistes de cette scène, ce serait une erreur de l’employer. Violent ? Non. Puissant, énergique ? Oui. Si la techno à l’anglaise existe depuis longtemps, depuis 2010 cette scène est en pleine mutation, apportant au genre une surdose de distorsion, de textures brutes et de kick hardcore, à un bpm moins élevé qu’à l’époque. Tour d’horizon des nouveaux piliers.

Article publié dans Trax Magazine #177 – Hardcore (novembre 2014)
Par Sylvain Di Cristo

Au printemps 2011, une grosse poignée de clubbeurs français chantent en cœur, sans le savoir, les paroles d’une chanson de Brandy, « I Wanna Be Down ». Pourtant la rythmique est en 4/4, le tempo à 124 bpm, le kick est lourd, la basse qui ronronne de la cave est sale et le hi-hat ressemble à des castagnettes métalliques. Rien à voir avec l’originale — que personne n’a reconnue d’ailleurs — et pourtant tout le monde y va de son « I know anybody’s gonna be lonely » terriblement entêtant.

Blawan explose avec « Getting Me Down », s’empare de la première place du Top 50 RA des meilleurs tracks de 2011 mais jette surtout un sacré coup de projecteur sur une scène techno industrielle anglaise qui bouge vite. Et sous cette lumière obscure, ça fourmille. Certains artistes collaborent ensemble comme Arthur Cayzer aka Pariah, sel de cette vague « 2010iène », au son plus atmosphérique, texturale et breaké que son compatriote Blawan avec qui il forme Karenn. Ce dernier, Jamie Roberts, est également à l’initiative du duo Parassela qu’il fonde en 2012 avec The Analogue Cops et qui n’a signé depuis que très peu de sorties, mais Ô combien dévastatrices. Enfin, dernier projet-side (tout du moins connu) de Blawan, Trade, sa collaboration avec l’un des pionniers du genre, Monsieur Anthony Child aka Surgeon.

Child est certainement l’une des plus grosses influences de cette nouvelle scène. Curateur du son industriel anglais qu’il travaille depuis sa première release en 1994, c’est surtout avec son duo qu’il le révolutionne en 2002, le phœnix nommé British Murder Boys, avec Karl O’Connor aka Regis, fondateur du label Downwards. Si paradoxalement BMB est de nos jours une référence en matière de UK techno, ce projet est originellement une alternative à ce genre, proposant notamment en live une expérience alors inédite qui se terminait souvent dans un chaos total de distorsion et une symphonie de Larsens digitaux. L’importance des textures qui définissent en partie ce son UK techno industrielle est apparue avec BMB.

On donne d’ailleurs cette appellation « industrielle » pour deux raisons principales, la première étant la prédisposition de cette techno à être jouée en warehouse ou dans des lieux significatifs d’une époque anglaise profondément touchée par l’industrialisation du pays comme des entrepôts abandonnés faits de métal et de concrète. La seconde est relative aux sons et textures qui tapissent toutes ces tracks, rappelant directement ces matériaux bruts et cette « période de récession que connue l’Angleterre il y a environ quatre ans », nous explique le duo de Manchester AnD dans une interview sur traxmag.com :

« L’esprit de la musique industrielle n’a jamais été basé sur la colère, cela a toujours était un mouvement contestataire envers les conventions sociales. […] Les gens ressentaient le besoin de se libérer des normes et de se lâcher sur un dancefloor et une musique pleine d’énergie. »

Surgeon (au fond) et Régis (devant) aka British Murder Boys

Niveau textures, c’est le label anglais Avian qui excelle. Lui et sa sub-division Mira (tous deux fondés par Shifted et Ventress) signent depuis 2011 une trempe d’artistes non seulement internationaux, mais soucieux de productions cycliques, mentales et progressives surtout par leur composition texturale évolutive. On y retrouve des mecs comme Sigha, A Vision Of Love (son alias), Covered In Sand (celui de Shifted), ou encore le très mystérieux duo suédois au pseudonyme imprononçable Shxcxchcxsh. Boucles rythmiques sans fin, distorsion poussée à son paroxysme, mais surtout un art de sculpter des sons dans de la matière première ; la texture sonore est au cœur du style.

Au catalogue d’Avian, on retrouve également un certain Tom Russel aka Truss, Meibion, MPIA3 ou encore Blacknecks (son duo avec Bleaching Agent, lui aussi chez Mira, tristement arrêté le mois dernier seulement). Russel est à la culture du kick ce que Shxcxchcxsh est à la sculpture de la matière sonore. MPIA3 est surement son alter-ego le plus violent d’ailleurs, dont le kick hardcore et l’acidité de la machine analogique utilisés, par exemple, sur son titre « Acid Badger » [R&S Records] résonnent comme un hommage à toutes les raves d’Angleterre, mais à un tempo bien plus raisonnable.

Actuellement, de plus en plus d’artistes arrivent dans le game de la techno industrielle, provenant de tous les pays et d’horizons davantage variés dont le style flirte parfois avec la techno berlinoise. JoeFarr, Paula Temple ou Clouds signés sur le label de Tiga, Turbo Recordings ; Tessela (petit frère de Truss) chez R&S et sa bass music saturée ; Lakker ou sa moitié Eomac chez Stroboscopic Artefacts qui abrite également les disques de Xhin, Go Hiyama, Tommy Four Seven, ou Lucy, fondateur du label ; le jeune Happa qui lance tout récemment son label PT/5 Records, ou encore Rrose, Sawf, Paul Birken (dinosaure techno et électron libre de Minneapolis), Vatican Shadow ou le label Hospital Productions… mais aussi et surtout Ali Wells aka Perc, prêcheur de l’expiation par le son depuis 2002 et la création de son propre label Perc Trax deux ans plus tard. La UK techno industrielle semble avoir encore de belles années devant elle ; espérons qu’elle ne s’évanouisse pas avant d’arriver chez nous.

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