Oscar Mulero : l’homme derrière la légende de la dark techno de Madrid

« On était plus patients à l’époque. Aujourd’hui, certains jeunes veulent faire en deux ans ce qui m’en a pris dix-huit »

Quinze ans de production, vingt-quatre de DJing, Oscar Mulero en espagnol ça se prononce « référence », « constance » ou « graine originelle ». Dans un pays qui n’a amorcé que très tard son virage techno, Mulero fait office d’ambassadeur du genre. Retour sur un parcours artistique osé, un travail acharné et lumière sur l’humain derrière la légende de la dark techno de Madrid.

Article paru dans Trax Magazine #180 (mars 2015)
Par Sylvain Di Cristo

D’ailleurs, le qualifier de légende, Oscar, ça le fait plutôt rire : « Ça implique d’être mort, non ? Du coup, je ne sais pas trop si c’est une bonne ou une mauvaise chose ! » Non, Oscar croit aux bienfaits du travail, et c’est au final ce qu’il reste selon lui : « J’ai le sentiment que le travail que j’ai pu faire toutes ces années a été pris en compte par les gens et j’en suis vraiment reconnaissant. Je ne me repose jamais sur mes acquis et je continue sans cesse d’avancer et de me dépasser. Mais ça fait toujours plaisir de l’entendre ! »

On se dit surtout que, légende ou pas, Mulero a dû trimer pour devenir l’effigie de la techno en Espagne. Un petit empire qui s’est construit sur l’envie de s’acheter… une moto. Une Yamaha 300 si vous voulez tout savoir, qu’il comptait se payer avec les revenus de son job au lave-auto du coin. Un jour, un pote à lui qui partait faire son service militaire lui légua son boulot de nuit : passer des disques. « J’ai vu ça comme une double rentrée d’argent et donc le moyen de m’acheter cette moto plus rapidement. Je ne connaissais rien à ce métier, et ce n’était ni plus ni moins qu’un job pour moi d’ailleurs. Puis j’ai de plus en plus aimé le fait de jouer de la musique. C’est bizarre parce que c’est ça la raison, et non pas le fait que mon père en passait à la maison 24/24 ! »

Au début c’était Pump Up The Volume ou ABC des Jacksons, puis ça a viré post-punk, new-wave, Joy Division, les trucs qu’Oscar entendait dans les endroits où il sortait avec ses potes. « C’est ça, mon approche de la musique électronique. C’est de là que vient mon orientation dans la techno plus industrielle, plus sombre. Mais ça, c’est arrivé bien plus tard. » Quand on lui demande comment était la techno du début des années 90 en Espagne, il nous répond qu’elle était quasiment inexistante. Juste un mec de Barcelone, Alex Martin, sortait des vinyles sur des labels. « Mais ça se rapprochait plus de la hard-trance. Pour ma part, j’avais déjà basculé du côté obscur de la musique électronique, et j’ai été le premier en Espagne à avoir joué de la techno de Birmingham, celle de Surgeon et de Regis par exemple. »

oscar-mulero-press-pic
©Jerry Knies

Dans un pays où la musique électronique était plus avant-gardiste qu’une sortie de Star Wars en 1920, jouer du British Murder Boys était sacrément culotté, risqué, presque inconscient – mais qui a reçu un accueil inattendu : « Mec, je vais être honnête avec toi, les gens étaient fous de cette musique. Elle était tellement physique, tellement brutale avec tous ces sons râpeux… 1995, 96, 97… Ces années ont été incroyables pour cette musique en Espagne. Elle était dure mais fraiche, personne n’avait entendu un truc pareil auparavant. Avec du recul je me rends compte à quel point le son était dur, brut et rapide. On était à 140 BPM, aujourd’hui, on est plus autour de 130, donc c’était quelque chose de plutôt violent, d’agressif, et qui a très bien été accueilli. » En parallèle, les géants de la techno, qui avaient déjà conquis la moitié du globe avec cette étrange musique synthétique, foulaient à peine le sol espagnol. « L’arrivée de la techno a été une énorme révolution, il y avait un vrai contraste avec les clubs de Madrid, très musiques afro-américaines, funk ou disco. Avoir vu pour la première fois Jeff Mills ou Laurent Garnier en 1995 — ce qui est assez tard — jouer de la manière dont ils le faisaient a été une révélation pour moi. »

Une révélation qui le conduit lui aussi à produire de la techno, puis à monter son propre label, Warm Up en 2000, puis PoleGroup en 2004. Deux labels aux objectifs distincts : « En ce qui concerne PoleGroup, les artistes que nous signons – Reeko, Christian Wünsch, Exium et moi-même – collent tous au son du label et font avancer les choses dans la direction qu’on veut. Warm Up, j’aime l’utiliser pour produire des artistes que je découvre seul, et qui n’ont pas la chance de signer sur des majors. Je n’ai jamais eu cette opportunité à l’époque, et la seule façon de sortir mes disques a été de créer Warm Up en 2000. »

« Aujourd’hui, il y a une overdose de sorties et que beaucoup d’entre elles ne possèdent pas la qualité suffisante pour arriver dans les bacs »

Overdose de sorties
Mais qu’est-ce que quinze ans de label managing si ce n’est cultiver une vision globale de l’évolution de la qualité et quantité des productions qui lui parviennent ? Depuis l’arrivée d’Internet, Oscar tire des conclusions en demi-teinte sur le marché actuel de la musique électronique : « Aujourd’hui, il y a une overdose de sorties et que beaucoup d’entre elles ne possèdent pas la qualité suffisante pour arriver dans les bacs. C’est comme si les gens, en ce moment, étaient plus intéressés par faire un disque pour vite se faire booker et aller mixer en club que par l’envie de produire en elle-même. On était plus patients à l’époque. Certains jeunes veulent faire en deux ans ce qui m’en a pris dix-huit. Parfois, j’écoute des tracks et je me dis qu’il devrait y avoir plus d’âme à l’intérieur, que c’est trop froid. Mais à côté de ça, il y a une énorme quantité de bonnes choses qui sortent, et en général ce sont derrière des personnes qui font moins de bruit et qui travaillent plus. »

Alors concrètement, comment devient-on une légende de la musique ? En ayant les couilles d’apporter quelque chose de nouveau ? En créant un mouvement ? En le faisant résister aux tendances éphémères ? « Il y a des tendances, mais j’ai toujours été constant dans mon propre son et dans la musique en laquelle je croyais. Le BPM est peut-être plus lent mais le son est resté le même. Des mecs m’ont dit que j’étais resté fidèle à mon son et à l’orientation que j’ai prise des années de ça, sans me préoccuper des modes. J’ai peut-être apporté une référence musicale pour la nouvelle génération de producteurs. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s