Samplés ou plagiés ? 10 histoires méconnues derrière ces tubes électroniques

Retour sur dix grands morceaux de ces géniaux pantouflards de la musique électronique qui donnent dans le « copieusement samplé ».

Le sampling. Les dernières décennies ont plusieurs fois retourné la question de ses limites.

Publié sur Traxmag.com le 11/03/16
Par Julien Catala et Sylvain Di Cristo

La pratique fut trainée dans la boue et pointée du doigt plus souvent que l’on ne croit : les procès de Moby, la polémique du plagiat des Daft Punk, l’histoire de Cerrone ou encore les « scandales » de « Blurred Lines » et « Hotline Bling ». On s’en doute secrètement (on se voile carrément la face parfois) mais certains de nos grands tubes électroniques ont aussi une double vie loin des charts et des paillettes.

Ils ont un frère, une sœur ou parfois même un jumeau de son. Mais si le sampling est aujourd’hui une technique globalement acceptée dans le monde de la musique, l’auditeur, lui, grince toujours des dents quand il juge l’influence artistique trop « flagrante » dans le morceau et n’hésite alors pas à crier au plagiat. Tout le problème est de définir où se trouve la limite entre sampling et plagiat, entre influence et vol, souvent très fine et discutable. Cette problématique en tête, retour sur dix grands morceaux de ces géniaux pantouflards de la musique électronique qui donnent dans le « copieusement samplé », et leurs influences.

 

1/ Massive Attack – Safe From Harm / Billy Cobham – Stratus (3:05)

Dans la lignée de ses précurseurs, le batteur Billy Cobham sort en 1973 son premier album de jazz fusion Spectrum, album délectable et entièrement instrumental, qui regroupe de longues phases d’improvisation et des rythmiques complexes empruntées au funk et au rock. C’est en particulier « Stratus », un morceau phare de neuf minutes, qui tape dans l’œil de Massive Attack, mythique groupe anglais du mouvement trip-hop qui sévissait dans l’Angleterre des années 90.

Le combo basse/batterie de Cobham sert de fondation à « Safe From Harm », célèbre titre du premier album du groupe britannique. Ce sample est à ce jour le plus connu de Massive Attack, mais aussi son plus flagrant. Sur leur site officiel, 3D, membre fondateur du groupe, s’explique sur l’utilisation de « Stratus » et plus généralement, sur la technique du sampling dans leur musique :

« En travaillant avec un sample comme ça, vous ne pouvez pas vous tromper. Le groove y est juste immense. Cette utilisation permet de mettre sous cloche ce qu’il se faisait à l’époque, où l’on s’accaparait quatre mesures d’un autre morceau pour en faire une boucle. C’était une façon anarchique de construire une chanson sur un genre de pulsations approfondies. Voilà de quoi il s’agissait. ‘Safe From Harm’ reflète particulièrement bien cet état d’esprit. »

2/ Hooverphonic – 2Wicky / Isaac Hayes – Walk On By

Joint par téléphone, Alex Callier, l’un des membres fondateurs du groupe Hooverphonic (aussi derrière le fantastique « Mad About You« ), semble avoir une vision du sampling proche de celle de 3D, mais qu’il explique d’une façon plus poétique : « Je perçois le sampling comme un collage, de la même manière qu’un artiste aurait de coller ses morceaux de papier. Pour ‘2Wicky’, nous avons appréhendé le sample d’Isaac Hayes et de Pierre Henry (cette dernière influence est moins évidente dans le morceau, ndlr) comme une couleur, une nuance en plus à notre palette. Ce n’est rien que de la créativité. »

Même si Alex reconnaît la technique du sampling comme étant avant tout un hommage, il rappelle que chaque artiste se doit de respecter le morceau samplé et de se poser des limites morales : « Par exemple, ce que Robin Thicke et Pharrell Williams ont fait sur ‘Blurred Lines’ avec le morceau du Marvin Gaye, c’est tout simplement hors concours. » D’un autre côté, Alex nous avoue sans problème son désir d’être samplé : « Honnêtement, je serais ravi que ‘Mad About You’ soit samplé », et s’amuse à dire « qu’il faudrait attendre que l’on soit un peu plus vieux, Raymond et moi, pour être enfin échantillonné ».

Cette traduction française de la technique, qu’Alex prononce subtilement à la fin de l’entretien, prend alors une toute autre dimension. On imagine soudain le laborantin avec ses pinces et sa pipette, délicatement immobile devant son microscope. Le sampling abat alors une autre carte : le soin de l’exigence.

Bonus : le glissando de guitare de Isaac Hayes (à 1:37) a aussi été repris par Compton’s Most Wanted sur le titre « Hood Took Me Under« .

3/ Jon Hopkins – Light Through The Veins / Coldplay – Life in Technicolor

Avec pas moins de quatre albums studio, le brillant producteur anglais Jon Hopkins a réussi à se dorer un blason teinté de mélancolie et d’electronica cinématique, que beaucoup envient. Des artistes de tous horizons ont déjà collaboré avec cet érudit (Imogen Heap, King Creosote, Brian Eno, le chorégraphe Wayne McGregor…).

Justement, quand on écoute son album Insides de 2008, une chose est tout simplement évidente : la mélodie de « Light Through The Veins » est quasiment collée telle quelle sur deux chansons de Coldplay produites la même année pour l’album Viva La Vida. L’explication apparaît lorsque l’on apprend qu’Hopkins a collaboré sur le disque. Pour l’anecdote, c’est pendant une séance de répétition que le jeune producteur a joué son morceau au chanteur Chris Martin qui fut tout de suite subjugué.

D’un commun accord, ils décidèrent que la prose électronique de « Light Through The Veins » deviendrait l’ouverture de l’album de Coldplay via le titre « Life In Technicolor ». À ce propos, Hopkins déclare dans une interview pour Billboard : « Il y a eu une sorte d’effet fantastique. Quelque chose avait l’air de s’être déclenchée. Puis quelques jours plus tard, Chris m’a dit ‘ça doit commencer notre album’ ».

Les choses se sont ensuite accélérées pour Hopkins et le succès mondial de Viva La Vida lui a servi de tremplin. Par la suite, Hopkins ouvrait leur tournée mondiale en 2008. Un sacré coup de promo ! Nous retiendrons ici un travail davantage en commun (sorte de donnant-donnant) plutôt qu’une véritable utilisation du sampling à proprement parler.

 

4/ Daft Punk – Robot Rock / Breakwater – Release The Beast

Sur l’immense forum virtuel Reddit, le débat sur la question de la « légitimité » des Daft Punk d’être les auteurs de certains de leurs morceaux balancent entre les termes « uncreative » et « genius ». Beaucoup d’entre eux sont jugés « copieusement samplés » et l’exemple le plus flagrant reste sans aucun doute leur morceau « Robot Rock » dont l’idée est puisée du « Release The Beast » de 1980 par Breakwater : le même rythme, les mêmes guitares, la même temporalité, le même break de batterie… Daft Punk n’aurait-il apporté que son beat électronique et sa voix robotique ?

On ne trouve malheureusement que peu d’informations sur Breakwater, dissout peu de temps après la sortie de leur deuxième album, au début des années 80. Seul Kae Williams Jr, mort en 2008, était resté dans le milieu de la musique, continuant à produire quelques pépites funk de son studio de Philadelphia. Laissons tout de même à Daft Punk le mérite d’avoir remis au goût du jour ce morceau inlassablement jouissif.

5/ Stardust – Music Sounds Better With You / Chaka Khan – Fate

Nous connaissons tous Stardust, ce groupe éphémère composé d’Alan Braxe, Benjamin Diamond et Thomas Bangalter (l’un des deux membres de Daft Punk) qui a défini en un seul morceau le son French Touch. Avec un sample de quelques secondes emprunté à « Fate » de Chaka Khan, le tube fut vendu à quelques deux millions d’exemplaires dans le monde et est resté numéro un des charts plusieurs semaines dans de nombreux pays.

Coup du destin (sans jeu de mot), le choix de « Fate » fut un pur hasard. Benjamin Diamond, au chant, nous raconte : « Nous étions en train de préparer un live dans le studio de Guy-Manuel (l’autre moitié de Daft Punk, ndlr) et j’avais avec moi quelques disques à sampler. On est tombé sur le ‘Fate’ de Chaka Khan. Mais c’est vraiment l’expertise de Thomas Bangalter qui a su repérer l’intro et s’en servir pour produire le titre. »

Mais question droits d’auteur, ça coince : « Au départ, nous avons fait une simple demande de ‘clearance copyright’ (autrement dit, une permission, ndlr) en essuyant par la suite un refus. Comme le disque était déjà sorti et que Virgin s’apprêtait à le commercialiser, Emmanuel de Buretel (alors directeur de Virgin Publishing France, ndlr) est monté au créneau et a dû décrocher son téléphone pour obtenir gain de cause. Certains ayants droit refusent systématiquement l’utilisation de ce procédé, comme Ennio Morricone. Dans ce cas, il est impossible de faire une sortie officielle de ce titre. On peut toujours en faire un « bootleg » ou le poster sur Soundcloud, mais sa vie en sera restreinte, pas question d’en faire un clip vidéo par exemple. »

6/ Justice – Newjack / The Brothers Johnson – You Make Me Wanna Wiggle (0:18)

Projecteur sur deux têtes à brosse, les frères Georges et Louis Johnson qui composent naturellement The Brothers Johnson, groupe de funk américain des années 70. La chanson qui nous intéresse est « You Make Me Wanna Wiggle », extraite de leur album Light Up The Night (1980), samplée par le duo français Justice pour leur phénoménal « Newjack » de leur sur-phénoménal premier album Cross (stylisé ).

Officiellement crédité sur leur album, le morceau des Johnsons est l’un des samples les plus reconnaissables de ce disque avec « Tenebre » de Goblin (0:45) samplé pour « Phantom » et « Phantom Pt. II » ainsi que « Night On Disco Mountain » de David Shire samplé pour le magnétique et scandaleux « Stress ».

Sur leur façon de produire, Justice avoue dans une interview pour MTV : « Nous sommes vraiment lent pour produire de la musique. Sur l’album , nous avons samplé pas moins de 400 disques, mais des petits passages que personne ne peut reconnaître », déclare Xavier De Rosnay. « Disons que nous utilisons que le claquement de main de ‘In Da Club’, même pas 50 Cent pourrait le remarquer. Dans ‘Genesis’ par exemple, il y a des samples de Queen et de Slipknot. »

Beaucoup de samples de Madonna et Britney Spears s’ajoutent également au labyrinthe musical de Justice. « Parfois, nous utilisons de grands samples. Nous en avons utilisé trois sur †, que nous avons obtenu et nettoyé à notre guise », ceux cités un peu plus haut.

 

7/ Duck Sauce – Barbra Streisand / Boney M. – Gotta Go Home

Nous parlions de la formule « copieusement samplé » avec Daft Punk, mais il y en un autre qui excelle dans cet art : Armand Van Helden. L’une des plus célèbres preuves est évidemment « Barbra Streisand » de Duck Sauce, duo américain composé de A-Trak et Armand Van Helden. Ce titre, du même nom de la chanteuse et actrice américaine (le mystère du choix de ce titre reste entier), est grassement samplé du « Gotta Go Home » de Boney M, le groupe derrière l’inénarrable tube « Daddy Cool ». On ne saurait presque plus différencier la chanson samplée de l’originale tant la ressemblance est frappante, ce qui n’a pas empêché le succès de Duck Sauce : des millions de lectures, des millions de « ouh » chantés en chœur et des millions de clubbeurs traumatisés : la boucle est désormais bouclée.

Dans une interview pour Village Voice, A-Trak ironiserait presque la production du morceau : « Cela semble idiot, mais tout ce que nous avons fait avec ce titre c’est ajouter deux mots : ‘Barbra’ et ‘Streisand’. En terme d’instru, bien que nous n’ayons fait qu’une boucle de Boney M, nous avons essayé de conserver le groove en ajoutant des percussions très marquées. Je me rappelle quand nous avons sélectionné ce sample, nous étions un peu réticent à l’idée de l’utiliser car nous trouvions le morceau un peu loufoque et j’ai ensuite pensé : ‘Mec, c’est précisément cet air bizarre et décalé qui entrainera les gens à le chanter.’ »

 

8/ Armand Van Helden – You Don’t Know Me / Carrie Lucas – Dance With You (1:54) + Jaydee – Plastic Dreams

Qu’il soit seul ou accompagné, Armand Van Helden est une poule aux œufs d’or qui a fait du sampling sa marque de fabrique. Par exemple, son morceau « You Don’t Know Me » à la fin des années 90 connu un succès immense et une reconnaissance planétaire. Deux samples ont servi à produire cette pépite : les cordes sont prises du titre disco de Carrie Lucas « Dance With You » de 1979, et les percussions proviennent de « Plastic Dreams » de Jaydee. Ce track n’est surement pas un cas isolé puisque la majorité des morceaux produits par Van Helden sont samplés de plusieurs autres pépites oubliées. Gary Wright, Siedah Garrett, Sylvia Stripplin, et la liste est loin d’être complète puisque le site britannique WhoSampled, véritable bible du sampling, ne compte pas moins de 145 samples utilisés dans l’ensemble de son œuvre. Superbe travail de sourcing ou de plagiat ?

Bonus : l’excellentissime « The Funk Phenomena » qui trouve un écho chez Cooly’s Hot Box, « Don’t Throw My Love Around »

 

9/ Timo Maas feat. Kelis – Help Me (1:53) / Bernard Herrmann – Prelude/Outer/Radar Space

Avec « Help Me » de Timo Maas, le producteur allemand s’attaque au cinéma, et plus précisément à l’œuvre qui définira longtemps la musique de films de science-fiction : la B.O. de The Day The Earth Stood Still (1951) composée par Bernard Herrmann (Citizen Kane, Psychose, Taxi Driver…), considéré comme l’un des plus grands compositeurs de l’histoire du 7ème art.

Contacté par mail, Timo Maas dit avoir obtenu ce sample par son producteur : « Martin Buttrich, mon associé et producteur de l’époque, était fan de la bande originale du film depuis un bon moment. Nous avons donc essayé d’écrire un morceau en utilisant ce sample car nous aimions tous les deux les vibrations fantasmagoriques que la chanson originale possède. Pour la voix, nous avons demandé à Kelis. Je l’ai rencontré pour la première fois à Hannover (Allemagne) dans le studio de Martin. À ce moment-là, elle était en tournée européenne et nous avions demandé à un chauffeur d’aller la chercher à Bruxelles pour venir enregistrer avec nous. Elle arriva complètement effrayée du trajet. Elle n’avait jamais roulée aussi vite sur la route : le conducteur avait pleinement profité de l’absence de limitations de vitesse sur les autoroutes allemandes. Elle a évidemment survécu ! »

Le traumatisme de Kelis passé, Timo Maas nous répond à la question du « copieusement samplé » : « C’est une affaire d’éthique et de goût quand vous prélevez quelque chose que vous trouvez ‘cool’. Il faut savoir se l’approprier et la travailler dans les limites de l’autorisation de son usage. C’est à l’auditeur de juger. Personnellement, je ne juge pas ce genre de choses. Ce que je n’aime pas, je ne l’écoute pas. C’est aussi simple que ça. »

 

10/ Cerrone – Funk Makossa (Feat. Manu Dibango) / Manu Dibango – Soul Makossa

Nous sommes en 1972, au Cameroun. Le ministère des Sports accorde à Manu Dibango le soin de composer l’hymne de la huitième coupe d’Afrique des Nations. Sur la face B du 45 tours de l’hymne arrive « Soul Makossa », aux accents soul et traditionnels. Bien que le titre ne fasse aucun bruit à sa sortie, c’est lors de soirées new-yorkaises que « Soul Makossa » se fait plus largement connaître grâce à un certain David Mancuso, et deviendra rapidement le grand succès populaire et international de son créateur, lui assurant quelques belles royalties.

Bien plus tard, Michael Jackson et même Rihanna se serviront généreusement du titre en samplant son gimmick. Mais que vient faire Ceronne là-dedans ? La même année que la sortie de « Soul Makossa », le jeune batteur Cerrone sort via son premier groupe Kongas le titre « Kongas Fun », dont la rythmique explosive à la batterie retiendra l’attention du DJ et producteur new-yorkais Todd Terry 20 ans plus tard. En reprenant sa rythmique, ce dernier sort « Sum Sigh Say » sous l’alias « House Of Gypsies », sans créditer Cerrone.

Mais c’est seulement après le remix de Masters At Work (Kenny Dope et Little « Louis » Vega) que « Kongas Fun » obtient la lumière qu’il méritait. Et c’est là que les oreilles de Cerrone se mettent à siffler. « J’ai croisé Louie Vega lors d’un voyage à New York », nous raconte Marc Cerrone, joint par téléphone. « Là, je me suis dit ‘Ah, le voilà le coquin !’. Il était bien gêné, a totalement reconnu son erreur de ne pas m’avoir crédité, et m’a proposé que l’on fasse un morceau ensemble au prochain voyage. »

Ils sortent alors le duel musical Love Ritual Dance Ritual qui reprend la rythmique de « Kongas Fun », agrémentée du chant de Nina Rodriguez, de chœurs, de claviers Rhodes… Ne restait plus qu’à y incorporer le « Soul Makossa » de Manu Dibango qui survient par suprise à la demande du manager de Dibango lui-même. Cerrone raconte : « Ils préparaient un album de remixes et m’ont demandé de proposer un morceau, j’ai fait une sorte de mash-up entre mon morceau avec Louie Vega et le « Soul Makossa » de Manu ». Le résultat sera « Funk Makossa ».

Lire l’histoire complète derrière le single de Cerrone sur Traxmag.com

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s