Gaspar Noé est l’un des meilleurs réalisateurs que je connaisse, pourtant je n’ai jamais pu finir un seul de ses films

Sauf Lux Æterna, sadique, drôle et cathartique.

Mercredi dernier est sorti en salle le dernier film de Gaspar Noé, Lux Æterna, un moyen-métrage produit par Saint Laurent avec Charlotte Gainsbourg en sorcière brûlée vive et Béatrice Dalle en réalisatrice au bord du gouffre. L’occasion avec le réalisateur de faire le point sur son film sadique, drôle et cathartique ou de son amour déchu des clubs.

Article originellement paru sur Tsugi.fr le 28/09/2020.

Je vais vous avouer quelque chose, je n’ai jamais fini un film de Gaspar Noé. Qu’on se comprenne bien, je considère Noé comme l’un des réalisateurs français les plus remarquables de ces deux dernières décennies, et cet avis provient paradoxalement du fait que j’ai à chaque fois choisi d’appuyer sur stop : Noé, c’est de la réaction, et son cinéma est tout sauf passif. L’expérience est si intense – et violente à tellement d’égards –, tant dans le scénario que dans les techniques de réalisation, qu’il faut pour vraiment saisir un film de Noé être soit très sensible soit totalement insensible. Manque de bol pour moi, je suis capable de chialer devant un reportage BFM.

Rassurez-vous, avec Lux Æterna, vous pouvez vous décrisper. Ici, peut-être parce que produit par et pour la série artistique Self de la maison Saint Laurent, Gaspar fait du Gaspar sans que l’on ait à détourner le regard (enfin, sauf pour les épileptiques). C’est-à-dire que l’on va retrouver ce qui fait son cinéma, le glauque, le vicelard, le cru – ou le plan séquence, l’improvisation des dialogues ou le flicker (variations très rapides d’images et de lumières) pour les procédés techniques – mais à l’intérieur d’un scénario intelligent en forme de mise en abyme, esthétiquement impeccable avec une excellente utilisation du split screen, et le tout finement tartiné d’humour. On suivra les déboires d’un tournage d’un film dans lequel rien ne va, avec Charlotte Gainsbourg qui accepte de jouer une sorcière jetée au bucher dans le long-métrage réalisé par Beatrice Dalle. Le chaos est tel qu’il en devient caustique et Noé va, une par une, parfaitement abattre les cartes de l’appareil comique jusqu’au basculement dans la folie.

La catharsis

“Des tournages catastrophiques comme ça, j’en ai vécus, ça arrive, mais tu sais, c’est pas grave, il n’y a pas mort d’homme, nous confie le réalisateur franco-argentin à la terrasse d’un café, quelques minutes après le visionnage du moyen-métrage. Alors autant faire que ce chaos devienne jouissif. C’est drôle mais le tournage de mon film, lui, n’était pas du tout chaotique, au contraire, tout s’est très bien passé. C’est pareil aux gens qui cassent des vitrines par exemple, tu t’en approches, tu n’as pas besoin de participer et c’est super jouissif. La dernière fois, j’ai vu des gens fracasser des McDo, il y avait 100 ados qui piquaient tout dans le McDo et dans un magasin de sport aussi, tu regardais ça et tu te disais ‘putain, qu’est-ce qu’ils s’amusent’. On reste comme hypnotisé.” La catharsis, élément clé du cinéma de Noé, ne nous quittera pas de l’heure.

“Quand il y en a un qui fracasse une bouteille sur la gueule de quelqu’un d’autre, paf, il y a du sang qui gicle sur le mur et tu te dis ‘wow mais c’est quoi ça ?!’ C’est comme dans un film.”

Sur ce sujet, avec le sourire d’un enfant qui a fait une bêtise dont il est plutôt fier, Gaspar nous demande si on a vu son dernier clip pour SebastiAn. Bien sûr qu’on l’a vu. Il s’agit de la matérialisation d’un de ses fantasmes ultimes, une violente baston dans un club sordide et puant la moiteur : “J’en avais déjà vu des comme ça et c’est vrai que c’est fascinant. C’est clairement une addiction aux bastons des autres, parce que moi je ne suis pas trop bagarreur finalement, mais j’aime bien voir les autres se foutre sur la gueule. Quand il y en a un qui fracasse une bouteille sur la gueule de quelqu’un d’autre, paf, il y a du sang qui gicle sur le mur et tu te dis ‘wow mais c’est quoi ça ?!’ C’est comme dans un film.”

L’amour déchu des clubs

Déjà, dans Irréversible, il nous mettait au supplice avec cette scène où Dupontel explose littéralement la gueule d’un type à coup d’extincteur jusqu’à ce qu’on ne puisse plus appeler ça un visage, sur la plus angoissante des musiques de Thomas Bangalter, le tout dans un club homo hardcore. Dans Lux Æterna, il va jusqu’à faire brûler Charlotte Gainsbourg sur un bûcher de lumière (vous comprendrez) et l’expérience est également sonore avec l’utilisation du son binaural : “J’ai demandé à mon ingénieur du son de trouver un son qui t’éclate la tête comme le stroboscope t’éclate les yeux. Alors il a fait passer des fréquences très basses ou d’autres très aiguës, de droite à gauche à toute vitesse.” On se croirait dans un club, en pleine défonce, la tête non seulement dans les enceintes mais aussi dans le stroboscope.

“La vie nocturne, je l’ai poussée jusqu’au bout.”

D’ailleurs, Noé et les clubs, c’est toute une histoire, qui semble toucher à sa fin : “J’ai eu un accident cérébral il y a six mois, ils m’ont dit qu’il fallait que j’arrête tout. Mais entre Irréversible et Love, je sortais beaucoup. Et je picolais beaucoup aussi. Le truc avec l’alcool, c’est que ça te fait rencontrer beaucoup de crétins et de crétines et qu’au bout d’un moment tout devient comme un nuage flou… Bref, tu perds beaucoup de temps la nuit.”

Lux Æterna serait-il donc le dernier film à l’ambiance sombre de Noé ? Parce que si ce n’était pas un plateau de cinéma, on pourrait parfaitement croire à un club en sous-sol (voire carrément une morgue dans cette scène irréelle avec Gainsbourg en panique au téléphone avec son enfant – on n’en dira pas plus). Est-ce que, en plus des contraintes liées à la Covid-19, ce nouveau mode de vie du réalisateur aura une incidence sur son cinéma ? Il l’avoue, s’il doit tourner une scène de fête aujourd’hui, elle se ferait sûrement à l’aube sur une plage méditerranéenne : “Je dirais que depuis cinq, six ans, je suis beaucoup plus dans des énergies diurnes, je me lève tôt… Au bout d’un moment, les clubs, la vodka, la défonce, les sudations deviennent tellement répétitifs… Et puis les gueules de bois, qui pouvaient t’amuser à 27 ans, t’amusent beaucoup moins à 50 ans. La vie nocturne, je l’ai poussée jusqu’au bout. Il y a d’autres plaisirs qui paraissent peut-être plus purs.”

©UFO Distribution

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