Arrêter de boire par Claire Touzard : “Faire la fête ne veut pas dire que l’on ne souffre pas”

Dans son livre Sans alcool, la journaliste française Claire Touzard raconte son combat contre l’alcoolisme et, au-delà de cette quête, toutes les réflexions qu’engendre la sobriété en 2021, une philosophie bien plus en phase avec les enjeux contemporains que la culture de l’excès. Nous l’avons questionné sur son expérience, et notamment sur le rapport qu’elle entretient avec la fête.

Article originellement publié sur Tsugi.fr le 28/01/21.

Arrêter de boire. Vous vous l’êtes peut-être déjà dit, peut-être sans vraiment y croire, au lendemain d’une grosse soirée, puis vous avez remis ça parce que, eh bien, “il le fallait”, l’occasion le méritait, mais “promis, c’était la dernière fois”. Jusqu’à ce qu’on passe de l’autre côté, du bon vivant à l’alcoolique, le vrai. La journaliste Claire Touzard est passée par là, et dans son livre Sans alcool paru mi-janvier chez Flammarion, elle raconte son combat, son sevrage : “Une quête de libération complexe dans un pays qui sanctifie le pinard.”

On entend souvent que le plus dur, c’est de ne plus boire en soirée, lors des moments festifs, et notamment en club. On a posé la question à Claire Touzard qui nous raconte l’après, son rapport sobre à la fête et tout ce que la sobriété lui a fait gagner.

« Boire est une norme qu’il faut déconstruire. »

Dans une de tes interviews, tu évoques la différence entre le bon vivant et l’alcoolique. Dans le milieu de la fête – qui est souvent un milieu d’excès – il y a aussi cette distinction avec le fêtard. Mais comment s’en apercevoir ? Comment repérer où nous en sommes ?

Je ne suis pas addictologue mais je peux parler de mon expérience. J’ai commencé à penser à la sobriété quand j’ai commencé à me demander pourquoi je buvais réellement. Faire la fête ne veut pas dire que l’on ne souffre pas. J’ai passé des années à sortir et à boire massivement, en pensant que c’était cool, alors qu’en vérité, je buvais car je ressentais un certain mal être. Je voulais me déconnecter de la vie, oublier mes problèmes, combler un vide – rien de drôle au fond, je cherchais un médicament. Et d’un point de vue purement médical, pour faire un bilan, il existe de nombreuses applis pour calculer votre consommation (moi j’ai utilisé Stop Alcool).

En société, il y a une pression à boire l’alcool. En soirée, dès le plus jeune âge, on s’incite les uns et les autres à boire, pour « faire comme les adultes », ou pour « être un vrai mec ». Il y a des concours, on compare nos capacités à ingurgiter quantité d’alcool, on impressionne. À l’opposé, si l’on boit peu ou pas, on est très vite catalogué comme le « rabat-joie », parce que ce geste au milieu de ses amis renvoie à leur propre consommation – forcément supérieure (même si pas forcément problématique) – et claque comme une leçon, un jugement à leurs oreilles. Comment le vis-tu aujourd’hui, ce jugement des autres ?

La sobriété est parfois complexe car on découvre à quel point l’alcool est un sujet tabou. Arrêter l’alcool, c’est involontairement pointer la consommation de son entourage. Et j’ai pu observer que tout le monde, au fond, s’interroge sur sa façon de boire. Je ne vis pas mal le jugement des autres, car je sais qu’il est souvent connecté à leur propre dépendance et souffrance. Et je crois qu’ouvrir le dialogue sur le sujet participe justement à changer les perceptions, permettre aux autres d’en parler.

“Il ne faut pas se mentir : quand on a été très fêtard, être sobre, c’est un changement. Mais peut-être que l’on avait envie de changer ?”

©Alexandre Tabaste

Comment changer cela ?

En déconstruisant une forme de mythe autour de l’alcool, que tout le monde entretient depuis des siècles, et que l’on intègre très jeune au lycée. On nous a toujours vendu l’alcool comme rebelle, cool, festif – mais est-ce vrai ? Et si on essayait de penser qu’une vie sans alcool pouvait être encore plus subversive, plus en phase avec le progrès social aussi ? Boire est une norme qu’il faut déconstruire. La meilleure posture face aux gens qui nous questionnent, c’est d’évoquer la sobriété comme une philosophie moderne, bien plus en phase avec les enjeux contemporains que la culture de l’excès. La sobriété, c’est la production d’idées face à la consommation. C’est l’horizontalité face à l’outrance. C’est plus de respect face à la violence. Et c’est plus en phase avec les combats actuels. Combien de filles, par exemple, sont en danger en soirée à cause de mecs bourrés ? Ouvrir les vannes sur la question de la violence engendrée par l’alcool, c’est lutter pour le progrès social.

Qu’est-ce qui a été le plus dur pour toi dans le processus de sevrage ? On entend souvent que le plus dur, c’est de ne plus boire en soirée, lors des moments festifs, notamment en club. Cela a été vrai pour toi ?

Les fois où je suis sortie, j’ai changé mes habitudes oui. Je suis rentrée plus tôt, notamment. C’est certain que lorsqu’on ne boit pas, à partir d’une certaine heure se crée un décalage si on est avec des gens bourrés. Il ne faut pas se mentir : quand on a été très fêtard, être sobre, c’est un changement. Mais peut-être que l’on avait envie de changer ? On ne finira plus à six heures du matin à refaire le monde dans un vieux bar ou dans un fumoir de club, mais peut-être qu’on n’en avait plus envie ? On perd des afters, des moments de vie, mais on gagne tellement de choses qu’au final on finit par oublier nos anciennes habitudes.

Quels conseils voudrais-tu donner aux personnes qui cherchent, comme toi, à arrêter de boire ?

D’arrêter de croire tout ce que l’on dit sur l’alcool. On donne beaucoup trop de pouvoir à l’alcool. Il serait irrévérent, drôle, anxiolytique, festif, amoureux. Tout ça, c’est faux. C’est notre esprit qui crée la drôlerie et la beauté du moment. J’ai passé vingt ans à boire, et franchement, j’ai accompli bien plus en un an qu’en vingt. Je suis une bien meilleure version de moi-même, nuit comme jour. La vraie ivresse, la vraie transe, c’est bête à dire, mais c’est d’être heureux.

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