Plus qu’une immense artiste, SOPHIE était un pont entre des mondes opposés

La musique a perdu l’une de ses artistes les plus douées, novatrices et prometteuses de ces dix dernières années. Hommage à Sophie.

Article originellement publié dans Tsugi Magazine et Tsugi.fr en février 2021.

Depuis samedi 30 janvier, les hommages pleuvent. Sur les réseaux sociaux, les artistes du monde entier regrettent la disparition de Sophie. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, ils pourraient honteusement penser que certains de ces messages sont exagérés, être étonnés par leur nombre, ou que cette perte pour le monde de la musique n’est “pas si importante”, vu qu’ils n’en avaient jamais entendu parler. C’est qu’ils ont tort. Samedi 30 janvier 2020 à 4h du matin, la musique a perdu l’une de ses artistes les plus douées, novatrices et prometteuses de ces dix dernières années.

D’abord douée, parce qu’écouter Sophie, c’est rencontrer une gosse de Glasgow qui allait en rave avec son père et écoutait des cassettes de musique électronique en chemin. C’est passer par son groupe d’electro-pop Motherland lorsqu’elle vivait alors à Berlin. C’est rencontrer nous aussi A.G. Cook, boss du collectif d’artistes post-Internet PC Music ; puis l’équipe de Numbers, label de Jackmaster, qui sorti ses premiers singles ; enfin celle de Transgressive qui signa son premier véritable album et révéla son vrai visage au grand public. Ce qu’on veut dire c’est qu’écouter Sophie, c’est ne rien reconnaître d’autre qu’elle, que son extraordinaire don pour la sculpture du son, ou son audace à faire se télescoper des univers musicaux opposés. La première fois qu’on écoute Sophie, on a ce choc là, qui repousse autant qu’il fascine, comme on observe une pieuvre, un arc-en-ciel dans une flaque de mazout, comme on fume sa première clope. On se demande ce qu’on est en train d’écouter là, si l’on aime, si l’on déteste. On est dépassé mais on demande à y revenir, à en avoir le cœur net. Là, les choses se précisent : on n’a jamais entendu une chose pareille et on y découvre une profondeur primitivement insoupçonnée qui va repousser les limites de notre acceptabilité. On grandit, on mûrit grâce à sa musique qu’elle imaginait être comme une “montagne russe extrême de trois minutes où tu vrilles dans tous les sens, qui te plonge dans l’eau, te balance des flashs de lumière, te fait doucement grimper jusqu’en haut pour ensuite te précipiter verticalement à travers un tunnel enfumé, s’arrêter brusquement et tes cheveux ne ressemblent à plus rien, et certaines personnes font un malaise, et d’autres rient.”

Ensuite novatrice, parce qu’écouter Sophie, c’est écouter à travers la porte du futur. Ce son unique renvoyait immédiatement à une certaine idée de la musique de demain – lui ressemblant forcément – faite d’une somme de contradictions. Elle dépassait ainsi la question du genre, la rendant obsolète : “Oui, il est possible de vivre dans un monde inclusif”, croyait-on l’entendre nous dire à travers sa synthèse sonore glaciale, pourtant en harmonie avec la pop la plus sucrée qui soit. C’était son message de paix, pour elle-même, pour les autres et pour celles et ceux qui se poseront demain la question : “Pour moi, être transgenre, c’est prendre le contrôle, afin de mettre son corps davantage en accord avec son âme et son esprit, pour que les deux ne s’affrontent pas et ne luttent pas pour survivre.”

Enfin prometteuse, parce que 34 ans est forcément trop jeune. Mais aussi parce qu’il transpirait de son œuvre des gouttes de défi, comme le coureur, épuisé au sol, qui sourit en pensant au prochain record qu’il lui reste désormais à battre. Et Sophie possédait des techniques convoitées par les plus grands athlètes : Vince Staples, Madonna, Charli XCX, Lady Gaga se sont octroyés ses services, – même McDonald’s reprit son track “Lemonade” dans une de ses pubs et son album lui valu d’être nommée aux Grammy en 2019 dans la catégorie “meilleur album de musique dance/électronique”. Ces collaborations avec le monde de la pop étaient par là même en train de reparamétrer certains de ses standards, faisant plier le genre sous le poids de ses lourds synthés trancy, de ses expérimentations électroniques ou de ce traitement sonore immédiatement reconnaissable chez Sophie, comme un costume de Batman en latex trop serré suant sur un dancefloor. Enfin, plus que sa musique, c’était toute sa personnalité qui participait à éveiller les consciences d’aujourd’hui, pour demain.

Tout ceci n’était qu’un début, et avec sa mort, ce n’est pas qu’une immense artiste qui disparaît, mais également un pont entre des mondes opposés qui s’effondre.

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