CW/A : quand la techno n’est que le début

On a rarement vu meilleur savoir-faire dans le mélange des genres électroniques.

 

Il ne suffit que de quelques secondes d’écoute pour comprendre que l’on n’a pas ici affaire à des artistes qui n’intellectualisent pas leur travail ou qui ne se remettent jamais en question. En réalité, c’est peut-être même l’exact contraire que les deux Milanais m’ont démontré pendant une heure de temps. Amis d’enfance séparés par la vie puis réunis sur la scène du Sonar en 2013 pour un live qui posa les bases d’un nouveau projet commun, Francesco (Clockwork) et Thomas (Avatism) manient mieux que pas grand monde l’art du mélange des genres. Si la techno prend le plus de place dans leur baluchon respectif, l’ovni CW/A (comprenez « Clockwork / Avatism ») va bien au-delà des frontières du style qui, à bien y réfléchir, n’a jamais eu de frontières. Breakbeat, drum’n bass, IDM ou ambient, le tout peint en noir et verni d’une délicieuse ambiance cinématographique. Et vous serez heureux d’apprendre que leur musique n’est pas le fruit du hasard ou d’un insolent et inexplicable génie, mais du travail acharné d’un ingénieur du son et d’un musicien de conservatoire, de deux amis qui ne cessent de se remettre en question et de se challenger.

CW/A

En soixante minutes, il m’a été difficile de déceler des différences de comportements entre eux. D’ailleurs, musicalement, il est de moins en moins aisé de tracer une ligne de démarcation franche, comme le prouvent leurs deux nouveaux EPs (I Was Warned About People Like Us pour Avatism ; Online Entity pour Clockwork). Non, mais pendant cette interview j’ai surtout pu relever des similitudes qui faisaient montre d’une rafraîchissante complicité, tirant ses racines de l’adolescence, dans leur amour des musiques extrêmes.

Black et death metal, grimcore, hard rock, punk… Au lycée, pour ces deux « parias » (c’est pas moi qui le dis), ça bastonne dans les écouteurs. Leurs plans se limitent à traîner dans le seul disquaire de Milan qui vend du hard et écouter religieusement ces vieux disques dont les abreuvent leurs mentors de l’époque. Si les cours de batterie sont au programme pour Francesco, monter un groupe se révèle plus périlleux et, frustré de cet échec, il lance le disque qui changera tout : The Fat Of The Land de Prodigy : « Ma fascination pour la musique électronique est venue de là, lorsque j’ai réalisé que je pouvais tout créer entièrement par mes propres moyens. Pour un mec qui écoutait des trucs hard, c’était la voie royale vers cette nouvelle musique. » Mais si la musique est dure, point de colère vous trouverez en eux. Issus de familles « normales, sans problèmes majeurs, nous n’avons jamais été problématiques, nous étions dans la norme », avoue Thomas.

– Francesco : En vérité, on aimait simplement la musique agressive et elle ne ressemblait en rien à notre lifestyle. Je pense que tu peux écouter du punk, du death metal ou du grimecore et être un parfait amour.

– Thomas : Je vais te dire un secret, c’est à cette époque que j’ai appris que les mecs sapés en noir qui écoutent des musiques extrêmes sont en réalité les plus sympas (rire).

– Francesco : C’est vrai, il y a un lien entre la personnalité des artistes et la musique qu’ils produisent. Tu t’en rends davantage compte lorsque tu pars en tournée, en backstage avec eux. Au final – et il n’y a pas de bonne façon de le dire – ceux qui font de la musique de service de table (sic) sont de bons trous du cul (rire).

– Thomas : Finalement, il y avait tellement d’agressivité dans la musique qu’on écoutait qu’on n’avait aucune raison d’être agressifs.

Grandir, c’est ouvrir plus de portes mais pas forcément en refermer.

J’avais déjà pu remarquer que, souvent, les musiques extrêmes étaient l’apanage de la jeunesse. Mais est-ce que grandir adoucit les goûts musicaux ? Pour Francesco, il ne s’agit pas d’adoucir, mais d’élargir :

– Francesco : Grandir m’a surtout permis d’acquérir une vision de la musique à 360°, de tout apprécier.

– Thomas : C’est ouvrir plus de portes mais pas forcément en refermer. C’est d’ailleurs un moment très intéressant pour la musique aujourd’hui parce qu’il y a beaucoup d’hybridations de genres musicaux et personne ne veut rester cloisonné dans un seul style.

– Francesco : Il y avait un temps où si tu faisais de la techno, par exemple, tu ne pouvais pas t’en éloigner. Aujourd’hui ce n’est plus inhabituel de voir un artiste de techno industrielle produire un album d’ambient.

Un exemple qui tombe à pique parce que Words Unspoken, Acts Undone, leur premier album sous le nom CW/A, fait l’étalage d’une formidable ouverture d’esprit et d’expérimentations de plusieurs sous-familles électroniques. Mais Thomas avoue : « On aime toucher à tout aussi parce qu’on s’ennuie rapidement d’un seul rythme ou d’un seul genre musical ! » Avant que Francesco tempère : « Parfois, cette ouverture d’esprit se retourne contre nous car ce n’est pas toujours ce que les gens attendent de nous. Mais on ne veut pas y penser. »

 

Cela fait maintenant une trentaine de minutes que nous discutons et je décide de m’arrêter sur leur background. Comme dit plus haut, l’un est ingénieur son de formation pendant que l’autre affiche quelques bonnes années de conservatoire au compteur. La parfaite combinaison pour produire de la musique électronique en somme. Mais en 2017, est-ce vraiment suffisant ?

– Francesco : Pas vraiment, c’est vrai. C’est juste un bon – voire un autre – point de départ parce qu’aujourd’hui, avec l’accessibilité des technologies, tout le monde peut faire de la musique et ceux qui n’ont pas notre background musical ou pas de background du tout se débrouillent très bien.

– Thomas : Les outils sont à disposition et la connaissance est à une recherche Google de distance. Tu trouveras forcément un tuto qui t’expliquera tout. Ce qui rend les choses plus faciles mais en même temps qui uniformise les connaissances des artistes et complique, de fait, la création d’une patte musicale.

– Francesco : Alors tu ne seras pas celui qui a réussi à créer quelque chose de nouveau, mais celui qui a copié quelqu’un d’autre.

– Thomas : C’est pour ça qu’on essaie de garder nos distances avec la technologie quand on le peut.

Améliorer mon son c’est accepter qu’il ne sera jamais parfait.

Alors, dans ce contexte, comment s’améliorer, comment améliorer son son ?

– Thomas : Tous les jours j’apprends quelque chose de nouveau. Puis deux semaines après avoir terminé un track, je me dis : « Merde, j’aurais dû appliquer cette nouvelle technique dessus ! » Donc pour moi, améliorer mon son c’est accepter qu’il ne sera jamais parfait. Aussi, j’essaie de produire plus rapidement, de faire un morceau en une journée parce que le lendemain j’aurai une émotion différente. Ça me permet de ne pas revenir dessus et de peut-être vouloir tout changer.

– Francesco : Il y a très peu de boulots dans le monde qui ne demandent pas une pratique régulière, sans parler de la technologie en constante évolution qui y est rattachée et que l’on veut maîtriser. On n’atteindra jamais la perfection, une vie entière ne suffirait pas, nous avons besoin de plus de temps. Mais on continue pourtant à vouloir l’atteindre. En fin de compte, je pense que ce n’est pas la perfection qu’il faut chercher mais le confort dans la pratique. Nous avons composés notre album en gardant cette philosophie japonaise en tête, nous étions en studio du premier jour jusqu’au dernier et on a fait des jam-sessions jusqu’à ce qu’on soit complètement à l’aise avec les machines, l’environnement et nous-mêmes.

 

Dans l’œuvre de CW/A, il y a quelque chose qui frappe – au-delà de la « subtile violence que l’on s’inflige, fasciné, comme on contemple un arc-en-ciel dans une flaque de mazout » – c’est leur sensibilité cinématographique qui se traduit par un savoir-faire des ambiances lugubres et épiques. S’ils ont déjà produit des musiques pour la pub ou le cinéma par le passé, cette passion pour le sound design reste très encadrée par le duo qui « ne veut pas risquer de perdre le dancefloor de vue » : « Je n’écoute jamais de techno chez moi – bien que j’adore en écouter en club, parce que je ne vois pas l’intérêt de s’exciter tout seul chez soi, explique Francesco. Donc on y ajoute quelques touches de design sonore pour rendre le tout plus intéressant à écouter, et par la même, créer la signature de CW/A. » Leur musique n’est donc pas uniquement réservée aux dancefloors, elle peut également s’apprécier comme l’on regarde un tableau ou un film, ce qui n’était pas forcément prévu, explique Thomas : « À l’origine, le concept de CW/A était un live set, mais comme nous remettons toujours tout en question et n’arrêtons pas de changer d’avis, notre musique est également devenue quelque chose qui s’écoute à la maison, pour la raison qu’avançait Francesco (rire) ! »

 

Le 29 mai, les deux Milanais sortiront un EP chacun sous leur pseudonyme respectif Clockwork et Avatism. Et cela faisait quatre ans que ça n’avait pas été le cas. Si les deux pièces sont excellentes, les fans de CW/A ne seront pas dépaysés. Tant mieux, mais c’est à se demander qui apporte quoi dans le duo. Je leur demande alors ce que ces EPs ont que ceux de CW/A n’ont pas :

– Francesco : C’est une bonne question parce qu’après avoir travailler avec Thomas tous les jours pendant quatre ans, tourner et parler sans arrêt de musique avec lui, ça n’a pas été facile de produire un track de A à Z seul. Parce que j’avais pris l’habitude de lui proposer mes idées et d’avoir un retour de sa part avant d’avancer. J’ai galéré les deux premiers mois parce que chaque esquisse que je faisais ressemblait trop à du CW/A… Et je pense encore que – sur cet EP – je n’ai pas totalement réussi à m’en détacher.

– Thomas : En duo, on a eu la chance de jouer dans les main rooms des clubs, parfois en peak time, ce qui, en quelque sorte, demandait de jouer techno. Ce qui a été intéressant pour moi, en solo, a été de revenir sur des choses plus lentes.

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Alors prenons le problème à l’envers, comment définiriez-vous en quelques mots le projet CW/A ?

– Francesco (en messes basses à Thomas) : J’ai que des insultes qui me viennent à l’esprit là (rire). (À moi) S’il y a quelque chose que CW/A a de plus que mon projet solo, c’est du chagrin. On peut également trouver un aspect plus fonctionnel dans mes morceaux en solo que ceux de CW/A dépassent peut-être l’enceinte du club et peuvent s’écouter à la maison.

– Thomas : Il y a aussi plus d’idées dans notre projet commun, parce que si avec Avatism je termine un track en un jour, avec le duo ce n’est pas aussi simple. Il y a plus d’échanges entre nous, ce qui prend plus de temps. Ensemble, nous mettons entre trois jours et une semaine pour composer un morceau.

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Enfin, je termine par une question un peu piège. Comment imaginez-vous votre musique dans cinq ans ?

– Thomas : J’ai une vision de ce à quoi ça pourrait ressembler mais je ne sais pas comment l’exprimer (rire) !

– Francesco : Écoute, j’ai bientôt terminé une pièce qui peut se définir comme un crossover entre la musique classique et l’électronique. Il y a tout un orchestre mais avec des arrangements électroniques. C’est un projet qui me tenait à cœur de faire et maintenant qu’il est bientôt terminé, je peux dire que c’est quelque chose que je me vois bien réitérer plus tard. On peut voir cette œuvre comme une partition d’un film qui n’existe pas. J’espère devenir meilleur à ça et pouvoir en vivre, parce que c’est ce que je préfère faire en ce moment.

Online Entity de Clockwork, le 29 mai sur Parachute Records
I Was Warned About People Like Us de Avatism, le 29 mai sur Vakant

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