Mais enfin, pourquoi I:Cube n’a-t-il pas la reconnaissance qu’il mérite ?

Il y a comme une injustice à estampiller Pépé Bradock ou St Germain de « génie » de la musique électronique hexagonale quand certains s’excusent encore : « I-quoi ? »

On ne connaît pas assez I:Cube. Cela fait plus de 20 ans que cet artiste français aux milles visages fait de la musique, et l’une des meilleures qui soient. 20 ans durant lesquels il aura brossé une multitude de genres, sorti cinq albums au potentiel inoxydable et des dizaines de maxis qui ont brillamment jalonné la scène électronique et club française de ces deux dernières décennies. 20 ans qu’il inspire nombre d’artistes de cette scène par la classe de son son, sa folie créatrice ou sa liberté artistique. Pourtant, cela fait plus de 20 ans maintenant que son œuvre reste une référence pour trop peu, méconnue de bien trop. Il y a comme une injustice à estampiller Pépé Bradock ou St Germain de « génie » de la musique électronique hexagonale quand certains s’excusent encore : « I-quoi ? » Cette année, cela fera 20 ans que son premier album Picnic Attack a vu le jour via Versatile, autant d’années que pèse le poids de mon regret face au déséquilibre croissant entre le talent de ce diablotin du studio et la reconnaissance du grand public. Mais cette sous-estimation a ses raisons et n’est pas si incontrôlée qu’il n’y paraît.

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Insaisissable

Nicolas Chaix et moi arrivons en même temps au studio dans lequel il m’a donné rendez-vous, pas loin du Père-Lachaise, celui qu’il partage avec un cabinet d’architecture au-dessus, Etienne Jaumet et Gilb’R, avant que ce dernier ne déménage à Amsterdam. Je dois lui parler de son dernier maxi, un petit bijou qui s’écoute autant sur un dancefloor qu’à la maison et que l’on peut considérer comme un modèle de réussite pour tout artiste désireux de percer dans l’un des courants électroniques « à la mode » aujourd’hui, comme la house lo-fi, le nu-disco option oriental ou la balearic tirant sur l’italo-house. À l’évidence, I:Cube a toujours les oreilles bien tendues. Or, je n’ai pas l’intention de partir sans l’avoir cuisiné à point. On n’a pas tous les jours l’occasion de converser avec I:Cube. Moi, ce mec m’impressionne, parce que je sais l’artiste de talent qu’il est, et enrage presque que personne ne le reconnaisse quand il sort nous chercher un café. Pendant son absence, je prends conscience de ce qui m’entoure : des machines en pagaille, des instruments de musique qui s’empilent dans chaque recoin et des objets en tout genre témoins de vieilles tournées des groupes qui y résident. Un énorme capharnaüm rangé comme l’on rangerait le fond d’une cave. D’ailleurs, ça sent la cave là-dedans. Il revient les mains pleines et, bien que je le sente stressé par l’exercice de l’interview, il me sourit humblement en m’invitant à me poser la première question.

 

Nous commençons avec ses nombreux alias, qui sont pour lui « une façon d’être vraiment libre » (Œil Cube pour ce dernier maxi, mais aussi Icola, DJ Ringardos ou Faceball 2000). Mais il ne me le dit qu’à demi-mot. Et quand je dis demi-mot, je veux dire littéralement : d’une grande vivacité d’esprit, le timide garçon ne finit pas toujours ses phrases, bien qu’il en commence un certain nombre. Il faut donc se concentrer pour le suivre. Je me retrouve parfois à devoir extrapoler sa pensée – désordonnée mais certes perspicace – pendant qu’il m’avoue ne s’être jamais senti à sa place dans ces cases où les journalistes le mettaient alors, pendant l’âge d’or de la French Touch, lors de la seconde moitié des années 90 : « Musicalement, c’était trop réduit à une seule chose et je ne suis pas quelqu’un de fermé. » Il m’explique qu’à l’avènement de l’électronique en France, on pouvait faire de la musique d’une manière très libre, en prenant ce qu’on voulait. Puis arrive fatalement un moment où cela se cloisonne et crée des niches, des micro-scènes et des sous-genres de sous-genres. I:Cube, lui, a besoin d’être stimulé, de rebondir sur d’autres choses, au risque parfois de s’éparpiller : « C’est important de ne pas rester dans le même son, tu tournes en vase clos, tu t’appauvris, tu t’assèches et au bout de six mois tu n’as plus d’idée, t’es rincé. Alors que si tu sors de ta zone de confort et que tu te nourris d’autres styles de musique, tu vas complètement te libérer jusqu’au moment où tu vas te demander comment tu as fait tel ou tel morceau : tes tracks ne t’appartiendront plus et c’est une bonne chose. »

« Si tu sors de ta zone de confort, tu vas complètement te libérer… »

Ici, sur la question des nombreux styles musicaux dans lesquels l’artiste s’est illustré au cours de sa carrière, une image mentale m’apparaît avec I:Cube d’un côté et les tendances musicales de l’autre, qui, chacun dans leur couloir parallèle, courent sur la ligne du temps. Pendant cette course, la trajectoire de l’artiste français viendrait périodiquement frôler la ligne qui le démarque des tendances, des modes du moment, mais sans jamais la toucher, puis retournerait à sa place. Nicolas a toujours fait attention à ce qui l’entourait, il l’absorbait mais allait toujours plus loin quand il s’agissait ensuite d’en faire quelque chose. Ce dernier EP le prouve d’ailleurs très bien, transcendant les genres avec une prestance et une élégance rares ; une leçon d’alchimie, une pierre philosophale qui transforme le plomb en or : « Je me vois un peu dans la lignée d’un Pépé Bradock, c’est à dire intégrer des éléments plus poétiques, romantiques dans ma musique, et pas uniquement fonctionnels. »

 

Musique bancale et art jeté

Il fait chaud dans ce studio et je crois voir de la sueur perler sur son front quand il s’aperçoit à quel niveau de l’interview nous en sommes (ce qui ne me rassure pas non plus). Comme il n’a plus de cigarette, il me propose de continuer à la terrasse d’un café après qu’il sera allé acheter un paquet. Mon acquiescement semble faire disparaître un poids considérable chez lui. Après quelques balbutiements sur le choix de la terrasse, le voilà qu’il s’inquiète de la qualité de l’enregistrement de l’interview en extérieur. Je le rassure et comprends quelque chose d’essentielle sur sa personnalité : cette nervosité apparente cacherait une vraie gentillesse doublée d’une envie de bien faire, de ne pas décevoir l’autre. De la même manière qu’il ne voudrait pas décevoir son public en délivrant un disque à moitié produit, I:Cube est aussi un perfectionniste. Une évidence dès lors que l’on tend l’oreille quant à la qualité de production que cet insolent autodidacte des machines est capable de délivrer : « Aujourd’hui, et surtout dans la dance music, le son d’un titre peut faire toute la différence. C’est aussi un truc de nerd, une quête perpétuelle d’amélioration dans laquelle tu tombes quand tu fais de la musique depuis longtemps. »

« J’aime ce côté mystérieux, hasardeux de faire de la musique, ce côté jeté, accidentel et impulsif. »

Mais tout le paradoxe – et peut-être bien le secret – du Cube réside dans la contradiction entre son perfectionnisme technique et sa propre philosophie au regard de la musique qu’il veut garder naïve, produisant ainsi d’une manière spontanée, immédiate et sans trop l’intellectualiser : « Ce que je préfère, ce sont les faces B, les trucs « à côté » où tu trouves une certaine fraîcheur. Ou bien ces accidents musicaux qui proviennent de l’envie d’un mec géographiquement isolé de copier un genre sur lequel il n’a que très peu d’informations. Ça donne des trucs un peu bancals mais que j’adore. » C’est de cet œil qu’I:Cube voit son métier, son art qu’il jette avec candeur sur un mur, contemplant ce qui y reste collé… Ce qui, par ailleurs, rend superficielle toute analyse. Par exemple, non, l’utilisation récurrente de l’imagerie du diablotin n’est pas une allégorie qu’il fait du dancefloor mais bien des « concours de circonstances » liés au graphisme des pochettes, avoue-t-il. Et pourtant les preuves sont bien là, disséminées dans toute son œuvre comme le mythique maxi Lucifer en Discothèque de 2011 ou plus récemment celui de son alter-ego club Icola dénommé Diableries : « J’aime ce côté mystérieux, hasardeux de faire de la musique, ce côté jeté, accidentel et impulsif. C’est ça que j’essaie de mettre dans ma musique. »

 

 

Un artiste incompatible avec le succès populaire

C’est très exactement à ce moment de notre discussion que se volatilise son paquet de cigarettes tout neuf. On se met à le chercher, on retourne nos poches, on observe le sol pendant une bonne minute avant de renoncer. Le malin nous joue un tour et la tension qui s’était bien dissipée réapparaît soudain. Quand ce satané paquet refait enfin surface, nous sommes en train d’aborder concrètement la question de la reconnaissance du public. Il s’allume une énième clope et me dit : « Si après 20 ans on ne me voit pas – selon tes mots – comme l’un des « porte-étendards de la scène électronique française », c’est parce que je ne me vois pas moi-même comme tel. » Mais l’exposition n’est pas pour autant quelque chose qu’il rejette en bloc : « Ce n’est pas une volonté de ma part de rester dans l’ombre ou bien ce fantasme du mec qui veut rester underground. Evidemment, j’aimerais bien que ma musique soit plus exposée, mais si tu veux ça, il faut jouer le jeu. » Le jeu de la lisibilité instantanée de l’ensemble du projet, y compris de l’homme qui se cache derrière ; se dévoiler et se mettre sous la lumière des projecteurs, devenir au mieux une icône, au pire un produit, au regret de reléguer la musique au second plan : « Tu peux affirmer une position musicale, creuser le même sillon et te fabriquer un habit à toi, calibrer le tout pour que la perception soit lisible, mais c’est du boulot. Moi, je ne le fais pas du tout et parfois ça me fait défaut, mais je l’assume. C’est comme ça parce que je suis comme ça et je le dis sans regret. »

« Evidemment, j’aimerais bien que ma musique soit plus exposée, mais si tu veux ça, il faut jouer le jeu. »

Si musicalement cette spontanéité a fait sa légende dans l’underground français, d’un point de vue marketing, il est certainement dommage de livrer un paquet de musiques, certes cohérentes, mais dont l’emballage sans prétention boudine leur qualité. C’est peut-être la raison de sa malédiction, celle qui accentue le décalage entre son talent et la reconnaissance du grand public, qui lui rend trop brûlante la lumière des projecteurs et qui a fait de lui l’un des plus prodigieux damnés de l’électronique française. Je laisse le mot de la fin à Gilbert Cohen, fondateur et manager de Versatile, qui lui a fait confiance dès ses premiers sons. Je lui demande quelle a été sa stratégie vis-à-vis de la carrière d’I:Cube et me répond : « Ce sont deux mots qui me sont assez étrangers. Disons que j’ai essayé de rendre accessible sa musique au plus grand nombre tout en respectant la personnalité et l’univers de Nicolas. Pour le reste, tout le mérite lui revient, sa musique n’ayant jamais cessé de me surprendre depuis le début et il est clair pour moi qu’il occupe une place très singulière dans le paysage électronique français. » Autant être le roi de l’enfer quand on ne cherche pas à rentrer au paradis.

Œil Cube – E.P., disponible sur Versatile

OEIL CUBE COVER

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